Théâtre de la conversation

Natif du Burkina Faso, Étienne Minoungou est à la fois comédien, metteur en scène et directeur artistique. C’est à lui qu’on doit la fondation, en 2002, des Récréâtrales, fertile espace de création, de formation, de recherche et de diffusion scéniques de l’Afrique francophone, qui comporte aussi un important festival de théâtre dans un quartier résidentiel de Ouagadougou.

L’art théâtral jouit dans son pays d’une situation exceptionnelle, dit-il. « Il y a une espèce de printemps du théâtre au Burkina Faso, par la multiplication des espaces de travail, de recherche et par les saisons entières que présentent des théâtres. Grâce aussi à l’émergence de nouveaux metteurs en scène, auteurs, comédiens et des métiers comme la scénographie, la création de lumières, de vidéos, de costumes, etc., qui se professionnalisent de plus en plus. Par contre, dans le reste de l’Afrique de l’Ouest, la situation est beaucoup plus contrastée. Bien sûr, il y a des événements importants, comme le festival Univers des mots en Guinée, Émergences au Niger ou le Festival international de théâtre du Bénin. Mais l’arrivée des bouquets de télévision et des réseaux sociaux est venue perturber ce milieu. On a perdu du public un peu partout. Et ce que font des événements comme Les Récréâtrales, c’est de redonner envie aux gens de revenir dans les salles, parce qu’on y raconte autre chose. »

Des sujets en prise beaucoup plus directe avec leur vie que ce qu’offrent les téléséries étrangères « qui inondent maintenant les familles ».

Pour que cette discussion ait lieu, il faut recomposer la scène et la salle comme un espace de circulation, plutôt que comme un espace de verticalité où il y a une parole qui part de [la première] pour descendre [dans la seconde]. Il faut créer une circulation qui permet de se parler à hauteur d’homme.

Étienne Minoungou

Accompagné par un joueur de kora (Simon Winsé), Étienne Minoungou présentera ici le monologue Traces. Discours aux nations africaines. « C’est d’abord le récit initiatique de celui qui part de chez lui et qui, après avoir traversé le désert, la Méditerranée, arrive aux frontières fermées de l’Europe, où il va vivre toutes les difficultés. Un peu comme Ulysse, il va apprendre beaucoup au cours de ce voyage. De retour chez lui, il décide d’instruire sa communauté, pour lui dire le monde tel que lui l’a vécu, avec ses [misères]. En même temps, il redonne de l’espoir par le fait que, parfois, chez soi, quand on est organisé, on peut rendre plus habitable son environnement et que c’est peut-être mieux. Si les Africains ont confiance en eux-mêmes, qu’ils font un travail sur eux-mêmes, ils auront beaucoup plus de choses à partager avec le reste du monde, plutôt que de continuer à regarder celui-ci comme étant la solution. Alors que la réparation du monde peut aussi venir de l’Afrique. »

Invitation à s’émanciper, le texte de l’écrivain et économiste sénégalais Felwine Sarr lance aussi un appel à bâtir un autre monde, plus humain. « Tout en travaillant sur les mémoires blessées et sur les crispations qui ont sans doute émaillé les différentes rencontres entre le Nord et le Sud, l’ultime appel qu’il fait, c’est de laisser une trace lumineuse […], malgré le passé. » Car Traces comporte aussi une dimension spirituelle : « Un désir d’élévation, non plus seulement à partir de nos identités qui nous enracinent, mais à partir aussi d’une quête d’une identité plus universelle, plus humaniste, qui nous rassemble. »

Le trajet du personnage est similaire à celui qu’Étienne Minoungou a lui-même fait, de l’Afrique à l’Europe. Il partage aujourd’hui sa vie entre Ouagadougou, où « j’ai mes ateliers de travail, ma pratique théâtrale », et Bruxelles, d’où il nous offre cet entretien téléphonique. « Cela me met dans une position d’observation sur ce qui fait la force d’ici, la faiblesse d’ici, comme sur ce qui forme les ressources du continent africain. Des ressources dont on peut encore espérer qu’elles nourrissent spirituellement le monde. Et on en a besoin, certainement. »

Sosie d’Ali

Créé en 2018, Traces constitue déjà le quatrième solo que porte le comédien. Cette prise de parole, ce « surgissement d’un seul au milieu des autres  s’est imposée comme une évidence dès son premier monologue, M’appelle Mohamed Ali, en 2014, explique-t-il. « J’attendais ce moment-là. Je crois qu’il faut une certaine densité de vie pour prétendre se mettre debout devant les autres. Après, il y a eu Cahier d’un retour au pays natal, texte fondateur de la littérature négro-africaine d’Aimé Césaire. C’était une suite logique. J’ai commencé à creuser à partir de là une forme que j’appelle le théâtre de la conversation, et il me semblait que je devais continuer sur cette lancée. C’est un parcours de recherche. J’avais le sentiment que le théâtre laissait beaucoup plus de place à la performance, au spectaculaire et à une dramaturgie très foisonnante, qu’à cette idée que j’ai toujours du théâtre : que c’est un lieu où on parle avec les gens, aux gens. Pour moi, le théâtre de la conversation, c’est ça : replacer la respiration d’une parole humaine au cœur d’une assemblée. »

Selon Étienne Minoungou, l’art théâtral doit être une « discussion sociale ». « Pour que cette discussion ait lieu, il faut recomposer la scène et la salle comme un espace de circulation, plutôt que comme un espace de verticalité où il y a une parole qui part de [la première] pour descendre [dans la dernière]. Il faut créer une circulation qui permet de se parler à hauteur d’homme. »

Par coïncidence, M’appelle Mohamed Ali sera justement présenté au FTA par une compagnie québécoise, le Théâtre de La Sentinelle, qui a transformé le solo en partition à neuf voix. Ce texte, qu’Étienne Minoungou a joué notamment dans une vingtaine de pays d’Afrique, quelque 300 fois, a été écrit pour lui par le Congolais Dieudonné Niangouna. Le comédien lui a inspiré cette pièce où un acteur africain s’apprête à incarner Ali, d’abord parce qu’il ressemble physiquement au légendaire boxeur américain. « C’est ce qu’on dit, admet-il en riant. On a voulu exploiter cette ressemblance pour aussi mettre côte à côte nos combats. Lui a fait de la boxe un espace de prise de parole politique et nous, sur le continent africain, avons fait du théâtre notre espace de boxe pour beaucoup plus de liberté, beaucoup plus de [respect]. Donc, c’est un mélange de ces deux engagements. »

Comme Traces, ce texte convoque la mémoire. « Il y a une filiation entre ces auteurs. Ils travaillent sur notre passif mémoriel, non soldé parfois, et comment il a besoin d’être réactivé. Non pas pour se complaire, mais pour éclairer davantage les soubresauts du présent et ouvrir les portes de l’avenir au dialogue. Si on rappelle l’engagement de Mohamed Ali [contre] la guerre du Vietnam, son désir de liberté, la manière dont il a bousculé l’ordre américain par rapport à la lutte des Noirs pour les droits civiques, c’est que ce combat-là n’est pas terminé — on voit le phénomène Black Lives Matter. Il ne faut pas oublier que ces luttes ont été menées de longue date, et que ce sont des références pour pouvoir réenchanter celles d’aujourd’hui. Ce sont les mêmes combats, toujours. »

Traces. Discours aux nations africaines

Texte : Felwine Sarr. Mise en scène : Étienne Minoungou. Un spectacle du Théâtre de Namur. Production déléguée : La Charge du rhinocéros. Une coproduction du festival Les Récréâtrales. À la Maison-Théâtre, du 3 au 5 juin.

M’appelle Mohamed Ali

Texte : Dieudonné Niangouna. Mise en scène : Philippe Racine et Tatiana Zinga Botao. Un spectacle du Théâtre de Quat’Sous et du Théâtre de La Sentinelle. Au Quat’Sous, du 7 au 9 juin.

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